Déjouons les manipulations sémantiques
Auteur : Michel Lévy
Les mots des média.

Lorsque la télévision évoque les enfants ou leurs parents, les mots mère et grand-mère sont presque toujours remplacés par maman et mamie. C’est si fréquent dans les journaux télévisés, par exemple à propos de scolarité ou de puériculture, qu’on ne le remarque plus.
Or il est étrange qu’un registre de langue enfantin soit utilisé par un professionnel de l’information s’adressant à un public adulte, dans un cadre formel. Entendra-t-on un jour un présentateur déclarer : le prix du lolo a augmenté de 3% ?
Comment expliquer cette
altération du niveau de la
langue ? Il est intéressant de
se demander d’abord en quoi
consiste le registre enfantin ;
il se caractérise par :
Une réduction morphologique
: dodo (de dormir) est
une simplification phonétique.
Un appauvrissement lexical :
un seul mot suffit par
champ sémantique : Bobo
désigne aussi bien une contusion
qu’une coupure, etc.
Un affaiblissement des
éléments syntaxiques porteurs
de sens : rareté du futur,
du conditionnel, des connecteurs
logiques (quoique,
donc...).
Un renforcement du contenu
affectif par rapport au
rationnel (méchant au lieu de
criminel, pathogène, dangereux,
etc).
Ainsi en utilisant ce registre le locuteur non seulement présume qu’il s’adresse à un public d’un niveau intellectuel non adulte, à qui il doit s’adresser en termes simplifiés, mais il renonce à une qualification précise du sujet évoqué ; de plus, il enrobe son message dans une couche d’affect qui a peu à voir avec l’exposé des faits. Pourquoi donc ce recours à des « mots de bébé » dans des bulletins d’information ?
On sait que les journaux télévisés sont depuis longtemps soumis à la course à l’audience. Pour capter l’attention des spectateurs, exactement comme on raconte des histoires à des enfants, les télévisions traitent déjà l’information davantage par l’illustration subjective qu’en la présentant factuellement. Les cas particuliers (« Il s’appelle Jean, il est cultivateur près d’Agen ... ») priment sur la recherche et la présentation structurée des faits permettant de se faire une opinion. Innombrables sont les témoignages subjectifs d’individus choisis sur on ne sait quel critère : « oui, je suis inquiet (ou en colère, ou optimiste, au choix)... ». Comme dans un conte, peu importe finalement pourquoi et comment au juste on en est arrivé là : la présentation des faits s’amenuise de plus en plus au profit du message émotionnel.
Ainsi, le langage enfantin concourt en fait à une dégradation générale du traitement de l’information, qui tend à infantiliser l’audience par un choix de mots, un angle de vue qui privilégient le subjectif et l’affectif, tout en tronquant le contenu informatif. En parlant des mamans et en mettant en scène l’actualité comme une docu-fiction, il est clair qu’on cherche à susciter compassion, identification ou étonnement, et non à décortiquer les faits ni à comprendre les mécanismes concrets, politiques, économiques ou sociaux qui les sous-tendent.
Une distorsion similaire a lieu lorsqu’un journaliste utilise l’expression la grogne. Désormais, toute catégorie de personnes qui proteste ou revendique « grogne ». Ce terme très familier - lui aussi étonnamment déplacé dans le contexte d’un bulletin d’information - est très péjora tif (les animaux, cochons et chiens, grognent) ; il est donc significatif qu’il se substitue à protester, ou remettre en question.
En effet les positions prises
par des groupes professionnels
sont en général fondés
sur des faits (baisse de revenu,
nouvelle mesure préjudiciable
à leurs intérêts...) et
la façon naturelle et neutre
de présenter leur démarche
serait de parler de désaccord
ou de protestation.
Or le terme le plus souvent
retenu est celui qui évoque au
pire le cochon et au mieux le
« râleur », c’est-à-dire celui
qui proteste abusivement.
Ceux qui sont en désaccord
sont d’emblée discrédités, ramenés
au niveau de mauvais
coucheurs. Cela contribue
à une forme de propagande
orientée dans le sens de l’acceptation
du monde tel qu’il
est : le refus, l’opposition sont
traitées avec mépris.
Car un grognement, comme
un râle, ne porte pas de message
structuré, il est inarticulé
et exprime un malaise (autre
terme subjectif abusivement
substitué à la description des
faits), une agressivité ou une
douleur, et il n’y a pas à y répondre
comme on le fait à des
arguments ou à une proposition
ce que sont pourtant
les revendications -... il faut
simplement attendre que cela
passe.
Dans un autre domaine,
toujours dans les émissions
d’information, on relève l’emploi
de formules telles que
« le lieu où le Christ est né »,
« la montagne ou Moïse ... »
sans mention du fait que ces
assertions ne sont tenues
pour vraies que par ceux qui
croient en une religion.
Pour nombre d’auditeurs la
restriction « d’après la religion
chrétienne » (ou juive,
ou autre) est implicite. Mais
pas pour tous, loin de là : pour
beaucoup d’autres, le présentateur
du journal se doit de ne
dire que des choses avérées,
sauf mention explicite d’un
doute (« Monsieur X aurait
je dis bien aurait détourné
une somme... »).
Ces auditeurs entendant
parler de « la ville où le Christ
est mort et a ressuscité »
peuvent penser que si le fait
est cité comme avéré par
une personne responsable
d’informer des millions de
gens, c’est qu’il est vrai ou
qu’il y a une forte présomption
pour qu’il le soit.
De même l’emploi de l’expression
« Saint Père » pour
désigner le pape est également
orienté. Car si l’on peut
à la rigueur admettre une telle
formule de convenance pour
s’adresser au pape, en revanche
lorsqu’un journaliste parle
de lui, ce n’est que comme
chef d’une église, qui n’est
saint que pour ses adeptes.
Plus que le mensonge, qui finit par être découvert, la manipulation du langage luimême est une falsification grave. Ouvrons les oreilles et ne nous laissons pas abuser par les mots trompeurs des media qui s’efforcent jour après jour de formater leur audience et de saper la pensée et l’esprit critique.
Michel LEVY

